Ressources humaines

Quid de la QVT au regard des ordonnances de la Loi Travail?

Un entretien avec Philippe Burger, associé responsable capital humain chez Deloitte.

 


Pouvez-vous nous dire si la prise en compte du bien-être au travail est une préoccupation purement française ou s’il s’agit d’une tendance de fond à l’échelle mondiale ?

 

 

La recherche de bien-être et de qualité de vie au travail est un phénomène mondial. Elle est la conjonction de plusieurs phénomènes inhérents à l’évolution de nos sociétés aux prises avec les nouvelles technologies.

Dans un monde en évolution rapide, complexe et mouvant, les organisations ont en effet besoin de devenir de plus en plus agiles et doivent permettre aux salariés de prendre des initiatives et d’avoir un pouvoir décisionnel plus étendu. Cela se traduit par une diminution des niveaux hiérarchiques et une augmentation du périmètre de responsabilités et de l’autonomie de chaque collaborateur. La nouvelle organisation du travail qui pèse davantage sur les épaules de chacun peut être génératrice aussi de stress, et plus particulièrement pour les populations qui n’ont pas l’habitude de prendre des initiatives en interne.
Les collaborateurs vivent par ailleurs une pression technologique avec notamment la masse de données qu’ils doivent ingérer au quotidien. On parle d’ «infobésité» pour décrire le phénomène de saturation qu’ils subissent. Selon une étude Deloitte, un collaborateur consulte en moyenne son téléphone mobile environ 250 fois par jour ! Nous sommes submergés d’informations de toutes parts et nous ne sommes pas physiologiquement en capacité de pouvoir les traiter et/ou d’y répondre rapidement. L’entreprise doit par conséquent veiller à ce que ses salariés ne soient pas en situation de burn-out et d’épuisement cognitif.

 

 

L’évolution des formes de travail préoccupe également les salariés qui craignent une diminution de leurs acquis sociaux par l’abandon peu à peu du recours au CDI. Comment analysez-vous la situation ?

 

 

Le travail est en train d’évoluer dans toutes ses formes. On le voit aux Etats-Unis où 94% des créations nettes d’emploi de 2005 à 2015 l’ont été sous la forme d’un statut de travailleurs indépendants ou équivalent. Il s’agit souvent de choix individuels et non du développement de l’emploi précaire car les Etats-Unis sont en croissance depuis 2012. On a vu apparaître une génération de «slashers» qui cumulent plusieurs emplois et organisent leur emploi du temps comme ils le souhaitent. Les individus n’ont plus envie d’être enfermés dans un rôle. Les organisations, quant à elles, sont devenues plus transparentes et protéiformes et évoluent dans des environnements moins structurés et limités. L’entreprise devient plus étendue, ouverte, et connectée au monde entier. Nous vivons une époque où le travail est en train de se réinventer et il va donc falloir donner plus de sens pour attirer les talents. Le contrat social a évolué car, mieux informés, les salariés sont très regardants sur ce que peut leur proposer leur employeur. L’entreprise doit les séduire en permanence.

 

 

Les ordonnances prises dans le cadre de la Loi Travail suscitent de nombreuses contestations et génère beaucoup d’inquiétude quant au rapport de force entre les entreprises et les salariés au détriment de ces derniers. Qu’en pensez-vous?

 

 

Nous bénéficions d’un modèle social que l’on considère comme un des meilleurs au monde. Or, notre taux de chômage est élevé, la précarité augmente et nous ne profitons pas du rebond économique comme les autres pays. Notre système nous donne l’apparence de la sécurité mais ne nous la procure pas en pratique. Le marché du travail n’est pas fluidifié et une partie des individus restent en dehors du système. Notre monde nous demande aujourd’hui d’être réactif et de s’adapter aux évolutions sociétales. Les salariés doivent s’emparer des questions relatives à la responsabilité sociétale (ou sociale) des entreprises (RSE). Avant d’être un salarié, on est un citoyen et un consommateur. Le collectif a un poids économique, au sein de l’entreprise, notamment grâce aux représentants syndicaux, et à l’extérieur, sur les réseaux sociaux par exemple. Il peut être très puissant.

 

Les ordonnances correspondent à une évolution sociétale et tiennent compte de la réalité que vivent les entreprises de petite taille. On leur demande aujourd’hui d’évoluer rapidement et de développer les compétences. Il faut par conséquent faciliter leur agilité. Je pense que les forces vont réguler le marché car de nombreux collectifs vont se créer et les partenaires sociaux vont devenir inéluctablement plus représentatifs.

 

La relation que nous avons en France avec le travail est souvent négative. Fondamentalement si vous avez un métier qui vous convient et que vous pouvez avoir de l’impact, des capacités d’action, le travail ne sera pas aliénant. 95% des créateurs d’entreprise ont envie d’avoir un business qui se développe avec des collaborateurs heureux. Certes, il va falloir veiller aux abus mais redonner des capacités d’actions aux entreprises me semble une bonne chose.

 

 

Les conditions de vie au travail peuvent-elles continuer à être prises en compte avec la fusion en une seule instance du comité d’entreprise (CE), des délégués du personnel (DP) et du CHSCT?

 

 

Il s’agit d’une fusion et non d’une disparition du CHSCT. Les sujets vont continuer à être traités mais différemment, en particulier pour les entreprises de plus de 300 salariés où il y aura l’obligation de maintenir une commission Hygiène & Sécurité pour traiter de ces sujets. Les ordonnances Macron visent à simplifier la représentation du personnel pour gagner en agilité et cohérence dans les plus petites entreprises. La santé globale en entreprise est devenue une préoccupation générale. Les entreprises réfléchissent à améliorer leur environnement de travail et à créer un climat de confiance, de partage et de collaboration. Elles deviennent soucieuses du bien-être au travail. Au cours des dernières décennies, nos entreprises se sont fortement financiarisées mais sont à l’heure actuelle en quête de sens.

 

 

Propos recueillis par Christel Lambolez

Ecrit par / Propos recueillis par Christel Lambolez le 28/09/2017
Mots-clefs : Philippe Burger, Deloitte, QVT, santé, qualité de vie au travail, management
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