Ressources humaines

Quand la révolution numérique périme nos modèles sociaux

Analyse d'Hervé Sérieyx.
« L’uberisation du monde » ne fait que nommer notre basculement dans la civilisation des données et la considérable disruption que provoque dans nos sociétés l’ère digitale.



 

 

Canuts d’aujourd’hui, les taxis nous refont la révolte lyonnaise de 1831. Pourtant, personne n’en doute, numerus clausus et protections corporatistes voleront demain en éclat devant l’inéluctable victoire d’Uber ; comme s’imposeront peu à peu dans le paysage du tourisme, du logement, du transport ou de la banque, Booking.com, Airbnb, Blablacar, Kickstarter et tous leurs épigones numériques. Ce que Nicolas Baverez appelle joliment « l’uberisation du monde » (1) ne fait que nommer notre basculement dans la civilisation des données et la considérable disruption que provoque dans nos sociétés l’ère digitale.

 


On connaît les caractéristiques de cette révolution numérique : progressant transversalement à travers l’ensemble de l’économie, elle touche tous les secteurs d’activité ; elle se diffuse à toute allure dans le temps et dans l’espace ; elle transmute la totalité des métiers ; elle rend le consommateur co-producteur du service qu’il se rend ; elle bouleverse profondément les chaînes de valeur (en particulier, elle périme en nombre croissant les professions d’intermédiation et celles qui bénéficiaient de rentes de situation).

 

 

Transformation du travail

 

 

Mais l’effet le plus visible, c’est évidemment la mutation du travail et de l’emploi. C’est précisément le thème que le Cercle des économistes avait retenu pour ses récentes rencontres annuelles d’Aix-en-Provence du 3 au 5 juillet derniers. Au cœur des interrogations des participants : n’assistons-nous pas à un changement majeur du mode de travail, de sa répartition et de sa qualité ? Quelques constats : dans tous les pays développés, on observe le développement spectaculaire du travail indépendant, du « self-employment » et le déclin du salariat traditionnel (aux États-Unis, le nombre de travailleurs indépendants (25 %) pourrait dépasser en 2020 celui des salariés) ; en se répandant dans l’économie, ce que l’on appelle « le modèle Amazon », concentre au sommet un nombre réduit d’emplois de haute qualification et multiplie les postes faiblement qualifiés (préparateurs de lots, agents en centres d’appels…) ; les pays qui cheminent aujourd’hui à nouveau vers le plein emploi semblent avoir préféré le développement du « précariat  », la multiplication des mini jobs, des poor workers, de l’intérim, des CDD très courts plutôt que de voir grossir sans cesse un chômage de masse convenablement indemnisé mais qu’on ne parvient plus à réduire significativement et qui crée, en quantité croissante, de l’exclusion sociale.

 

 

Bouleversement du système social

 

 

Ces constats interrogent nos modèles sociaux : le statut de salarié que la révolution industrielle avait peu à peu généralisé, la révolution numérique est en train de le menacer de plus en plus ; or, c’est sur le salariat de masse que repose, pour une large part, l’économie de nos systèmes de protection sociale ; dialogue social et bon fonctionnement des organisations syndicales supposent aussi, pour l’essentiel, l’existence d’un socle copieux de travailleurs salariés ; c’est également la permanence d’un abondant salariat qui permet le financement de la formation professionnelle. Et l’on pourrait multiplier les exemples de relations entre salariat de masse et systèmes sociaux tant le dogme du CDI durant toute la vie professionnelle est au cœur de notre conception d’une société économiquement viable. Le confirmait déjà voici vingt ans cet article ravageur de Denis Olivennes, rédigé alors pour la Fondation Saint-Simon, « La préférence française pour le chômage », un article qui aujourd’hui n’a pas pris une ride puisque nous continuons à considérer que, si le monde bouge, nous devons surtout n’en tenir aucun compte et conserver les modes d’organisation d’hier qui nous ont donné, dans le passé, tant de satisfactions. Déjà citée dans cette rubrique, elle n’a jamais été à ce point d’actualité, cette jolie phrase de Pierre Caillé : « Nous recherchons des dépanneurs de la planète alpha alors que nous sommes déjà sur la planète béta ! ». La révolution numérique bouleverse l’économie, le travail, l’emploi, les modes d’organisation ainsi que nos modèles sociaux et, plutôt que d’essayer d’imaginer les incidences de ces colossales mutations, beaucoup préfèrent se cramponner encore à des questions de moins en moins pertinentes avec la nature nouvelle du monde qui vient : « Faut-il conserver ou non les trente-cinq heures ? » ou « Faut-il ou non repousser l’âge de la retraite de 62 à 63 ans ? », ou bien « Doit- on faire évoluer les seuils sociaux ? » ; autant de questions qui renvoient à la planète alpha et qui nous prédisposent bien peu à expérimenter de nouvelles approches pour rendre demain vivable la planète béta. Une fois de plus, confrontés concrètement sur le terrain aux effets de cette métamorphose, les DRH contribueront, en avant-garde, à l’invention du monde de demain.

 

 

 

Hervé Sérieyx

Vice président national de FRANCE BENEVOLAT (association reconnue d’utilité publique)
- Président d’honneur de l’Union des Groupements d’Employeurs de France (UGEF)
- Vice président du Réseau Alliances (Alliances territoriales pour promouvoir la RSE)
- Vice président de "L’Emploi en Formes" (promotion des nouvelles formes d’emplois)
- Directeur général de HSC

 

1 - « L’uberisation du monde » ; Nicolas Baverez ; Le Figaro du 29 juin 2015
2 - « Le travail entre salariat et précariat » ; Philippe Escande ; Le Monde 7 Juillet 2015

 

 

Article publié en partenariat avec La revue Personnel de l'ANDRH, numéro de septembre 2015.

Ecrit par Hervé Sérieyx le 23/09/2015
Mots-clefs : l’uberisation du monde, révolution numérique, Booking.com, Airbnb, Blablacar, Kickstarter
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