Ressources humaines

La vie d'un DRH n'est pas un long fleuve tranquille

Rencontre avec Laure Bévierre, DRH Entrepreneur 2016.
Laure Bévierre DRH d'Ascométal
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Quand on décide de devenir DRH, souvent, c’est pour promouvoir les ressources humaines de l’entreprise: recruter les compétences nécessaires pour assurer une performance collective, former les femmes et des hommes qui la composent, gérer les évolutions de carrière, développer des projets d’entreprise … assurer un bon dialogue avec les partenaires sociaux, etc.
Quand on décide de devenir DRH, c’est souvent pour le côté noble de la fonction, pour le «plus» qui fait que l’on porte la principale mission de faire grandir une organisation et d'y ajouter un supplément d’âme, un projet commun. Quand on choisit d’arriver à cette haute fonction, ce n’est pas pour bâtir des plans sociaux et affronter les pressions de tous bords, contrairement à ce que de nombreux préjugés le laissent supposer. Laure Bévierre est un exemple typique d’un professionnel qui a dû se battre pour sauver des emplois et maintenir la viabilité d’une activité.

Après avoir eu un parcours professionnel dans l’Armement terrestre et chez un équipementier automobile, Laure Bévierre rejoint en 2009 Ascométal, leader européen de la production d’aciers spéciaux, en tant que DRH. Mais dès son arrivée, les difficultés arrivent avec une chute des commandes de l'acier, due en partie à un secteur automobile européen en crise, puis, à la baisse du cours du pétrole. L’enfer commence alors … jusqu’au redressement judiciaire. L’entreprise subit par ailleurs la concurrence frontale des producteurs chinois et russes qui possèdent désormais les mêmes technologies et savoir-faire et profitent d’un coût du travail local plus bas.

 

 

Un bras de fer avec les syndicats

 

 

Laure Bévierre va connaître les doutes, les peurs, va devoir négocier sans faiblir avec les partenaires sociaux, essayer de sauver son industrie grâce à une politique RH innovante. Une expérience de terrain dont elle ressort évidemment grandie et qui a dû solliciter chez elle des compétences d’entrepreneur. Etre DRH, c’est pour ceux qui osent, savoir prendre des risques, alors que plus personne ne croit à la survie d’une entreprise criblée de dettes. La communication sur le terrain a été essentielle afin de rassurer les troupes et éviter ainsi les démissions et une érosion des talents. Dans un contexte social très difficile, la DRH a dû défendre ses positions face à des syndicats parfois récalcitrants pour introduire davantage de flexibilité dans l’aménagement et la gestion des heures de travail. Il était inutile de produire à perte si les ventes ne se réalisaient pas. Il a donc fallu former les syndicats et les membres du Comité central d’entreprise à la compréhension des enjeux du business, des résultats de la société et des leviers possibles pour s’en sortir. Le volet social a été la partie la plus dure à jouer avec des syndicats accrochés aux 35 heures et qui ne voulaient permettre la mise en place une flexibilité des horaires que sur la base du volontariat. Après 7 mois de négociation, le CGT, majoritaire dans l’entreprise, s’y oppose toujours tandis que la CFDT et le CFE-CGC y sont favorables. La CGT finira par ne plus faire barrage, après une consultation directe du personnel organisée par la DRH à la demande des autres organisations syndicales. C’est à ce moment-là, au moment où l’accord va finalement être mis en place, que la nouvelle tombe comme un coup de massue: l’entreprise doit faire face à un redressement judiciaire.

 

 


Faillite … et rebond

 

 


Ascométal passe entre plusieurs mains d’actionnaires, français, italiens, russes, américains. La pression sur les résultats à court-terme est de plus en plus intense. Pendant la phase de redressement judiciaire, l’entreprise ne peut plus payer ses fournisseurs, les cotisations sociales aux URSSAFF ; ses créances sont gelées. Laure Bévierre se sait sur un siège éjectable mais fait le dos rond et continue à rassurer les salariés : «J’avais de très grandes inquiétudes mais il fallait se maîtriser. Il fallait bien communiquer auprès des salariés mais également assurer la gestion du stress qui était à son maximum au sein du Comité de direction.» Laure Bévierre doit mener une restructuration, fermer une partie d’un site de production et mettre en place une stratégie avec sa direction pour reconquérir des parts de marché. Une réflexion est menée au niveau industriel, logistique, commercial et social. Un des avantages d’Ascométal est de posséder un centre de R&D avec 45 chercheurs, ce qui lui permet de miser... sur l’innovation en matière d’alliages pour se démarquer ainsi de la concurrence. Les chaines de production sont raccourcies et plus faciles à mettre en place rapidement. Des actions sont également mises en oeuvre pour améliorer le niveau de satisfaction des clients notamment en optimisant les délais de livraison.

Ascométal trouve finalement un repreneur français qui tient à ce que l’accord négocié, et tombé à l’eau avec les événements, s’applique. De nouvelles négociations débutent avec les syndicats et aboutissent rapidement. Elle réussit à obtenir davantage de flexibilité dans les horaires de travail avec le recours à des périodes d’inactivité possibles en périodes creuses corrélées à l’augmentation du nombre d’heures en période d’activité intense. En contrepartie, l’entreprise s’engage à embaucher 75 personnes supplémentaires et Laure Bévierre veille à faire respecter par les opérationnels les accords conclus. «S’ils ne sont pas respectés, la RH n’est plus crédible !», explique-t-elle. L’environnement concurrentiel s’est en effectivement durci avec la professionnalisation des industries chinoises et russes et Ascométal doit encore faire preuve de plus d’innovation et d’ingéniosité pour garantir et respecter ses engagements auprès des représentants syndicaux. Aujourd’hui le rachat de l’aciérie de Vallourec va lui permettre de diversifier ses activités et de trouver de nouvelles mannes financières grâce à la conquête de nouveaux marchés.
Laure Bévierre a fait une étude de marché et bâti plan pour former et reconvertir les salariés de son usine de Dunkerque. Elle cherche un partenaire financier pour sa mise en place. «Je ne m’imaginais pas que j’aurais dans ma vie professionnelle autant de confrontations. Toutes ces épreuves m’ont fortifiée car j’ai dû développer des capacités de conviction et de maîtrise de moi-même et me préserver en cloisonnant ma vie privée et ma vie professionnelle pour ne pas me laisser submerger par les problèmes. Le soir je m'efforçais de ne pas regarder mes mails ! Travailler main dans la main avec les opérationnels m’a également permis d’avoir du soutien. En période de crise, on ne sait jamais comment les organisations syndicales vont réagir et cela génère beaucoup de stress. La RH a un rôle crucial dans une entreprise en difficulté. Le DRH devient un entrepreneur de premier plan pour adapter l’organisation afin qu’elle puisse surmonter les difficultés économiques», conclut-elle.

 

 

Christel Lambolez

 

 

Evénement créé en 2008 par le Groupe RH&M, les Trophées du DRH entrepreneur ont pour vocation de promouvoir une vision moderne du DRH à travers un concept fort : le DRH Entrepreneur.

Ecrit par Christel Lambolez le 17/10/2016
Mots-clefs : Laure Bévierre DRH Ascométal, négociations syndicales, dialogue social, redressement judiciaire et RH
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