Ressources humaines

Intelligence et robotisation : quels enjeux au-delà des clichés?

Par Michel Barabel, responsable du M2 GRHM de l’IAE Gustave Eiffel.

 

2014. Année de rupture

 


L’année 2014 restera pour beaucoup une année charnière avec le développement simultané de nouvelles technologies : Cloud, Internet des objets, Big Data, généralisation des plateformes, explosion de l’économie collaborative, Deep learning (nouvelles techniques d’apprentissage des machines), NBIC (convergence des nanotechnologies, des biotechnologies et l’informatique et des sciences cognitives), fab lab et hackerspace, imprimante 3D, réalité virtuelle et augmentée, …
Ces différentes technologies rendent notables les progrès de l’intelligence artificielle (IA) et des robots nous faisant entrer dans une nouvelle ère caractérisée notamment par :
- L’exponentiel (Peter Diamantis) : augmentation de la vitesse de diffusion et d’adoption des innovations (alors qu’il aura fallu 75 ans au téléphone pour toucher 100 millions de consommateurs, cela n’aura pris qu’un mois à l’appli Pokemon Go) ;
- l’hypercompétition (Richard D'Aveni) pour les entreprises ou les individus (explosion des concurrents, diminution des barrières à l’entrée, rapidité des reconfigurations concurrentielles, perte d’employabilité, …),
- L’âge des machines (Eric Brynjolfsson & Andrew Mcaffe) où ces dernières peuvent venir concurrencer les êtres humains sur certaines de nos activités voire nous dépasser.

 

 

Une 4ème révolution industrielle qui nous conduit à nous positionner comme technophile ou technophobe

 

 

Au-delà du caractère prédictif de certaines des affirmations sur les conséquences de cette 4ème révolution industrielle (transhumanisme, fin du travail, homme augmenté, fin de l’entreprise et du salariat…), il en résulte une vision du futur qui se structure autour de deux positions extrêmes (Michel Barabel et Olivier Meier, 2016) :
- La vision technophile: un individu hyperconcentré avec une information de qualité personnalisée, ciblée à forte valeur ajoutée ; la technologie améliore la performance ; les salariés seront tous Nomades et heureux de l’être ; le digital est un facteur de coopération et de collectif, l’avènement d’une société plus égalitaire et démocratique, des startups animées de bonnes intentions (amélioration de la santé, de la qualité de vie, …), une société moins hiérarchique, le numérique permet un meilleur équilibre vie privée vie professionnelle, une augmentation des capacités cognitives, la création d’emplois liée au digital sera supérieur à la destructions, l’homme sera capable de contrôle et piloter les technologies ;
La vision technophobe : un individu noyé par les informations (Collecte sans fin, absence de sens, éparpillement, infopollution, infobésité, saturation mentale, épuisement), un individu déraciné et déboussolé (fin des repères), des collaborateurs isolés, une disparition de la classe moyenne avec d’une part les « winners » (sur-qualifiés, …) et d’autre part les « losers » (précaires, exclus, …), des Gafa ayant une face obscure (domination, contrôle, optimisation fiscale, conditions de travail…), Pouvoir dissimulé toujours présent et cynisme, une perte de son image, individu mis à nu, une sphère professionnelle qui envahit tout et ne laisse plus de place à l’individu et à sa vie privée, une captation et désappropriation de l’humanité des individus, une captation de l’innovation produite par quelques-uns (non rémunération pour les autres), une flicage supérieur par les TIC avec une société liberticide (Hypersurveillance, perte de contrôle, intrusion) , le culte de l’immédiateté et la fin de la stratégie et de la réflexion, la fin du travail et suppression massive d’emplois non remplacés, un Individu noyé dépassé avec la montée addictions.
A titre d’illustration, on distingue les technophiles tels Eric Schmidt (ex CEO de Google) qui considère que l’humanité a tout à gagner de l’IA dans la mesure où elle va rendre « chaque être humain plus intelligent, plus compétent et surtout meilleur » et les technophobes comme Julia Bossmann (2016) , qui pointent notamment les risques de :
- répartition très inégale de la richesse créée par les machines (l’Inégalité),
- transformation par les machines de nos comportements et interactions (l’inhumanité),
- erreurs commises par les machines (la Stupidité artificielle),
- biais des machines avec un manque de neutralité et de justice dans leurs prises de décision (Le racisme robotique),
- perte de contrôle d’un système intelligent complexe (la Singularité).

En particulier, de nombreuses inquiétudes portent sur le caractère opaque des technologies utilisées dans l’IA telles le deep learning. Comme l’indique Bornstein (2016) , leur fonctionnement échappe même à leurs concepteurs (phénomène de « boîtenoirisation »). Il en résulte un paradoxe dans la mesure où « l’exactitude de leur prédiction est inversement proportionnelle à leur explicabilité » Guillaud & Sussan (2016) , ce qu’il faut bien le reconnaître n’a absolument rien de rassurant tout comme la montée des cybercrimes « automatiques » (Markoff, 2016) .

 

 

«L’avenir n’est pas ce qui va arriver, mais ce que nous allons en faire ». (Henri Bergson)

 


Notre futur se situe donc sans doute entre ces deux extrêmes et dépend très largement de nos actions en l’occurrence de notre capacité à piloter ces évolutions (principes éthiques, régulation, gouvernance, garde-fou, contrepouvoir, préservation, symbiose…).
Ainsi comme l’indique Joel de Rosnay (2016) . Alors que le transhumanisme « fait planer la menace d'un monde dans lequel l'homme se trouve en concurrence avec lui-même et crée les conditions de sa propre disparition, nous pouvons viser l’hyperhumamisme basée sur une intelligence augmentée collective nourrie de réflexion».



La fin du travail ? Non mais la montée de l’ambidextrie

 


Si nous recentrons le débat sur le monde du travail, l’une de nos principales préoccupations concerne l’impact de l’IA/robotisation sur les emplois.
Après les études très négatives de Frey & Osborne (2013) du MIT ou de Roland Berger (2014) qui prévoyaient que près d’un emploi sur deux seraient automatisables en 2025 avec des millions d’emplois détruits dans le monde, des études récentes comme celles de l’OCDE (2016) ou de France Stratégie (2016) estiment ce chiffre de trois à cinq fois moins élevé (9 à 15% des emplois en France). Ces différences s’expliquent par le fait que de plus en plus d’emplois nécessitent «des interactions sociales et de l'adaptabilité », limitant leur prise en charge par les machines.
Une autre raison avancée est liée au rejet (non acceptabilité sociale) par les consommateurs dans de nombreux cas du remplacement de leurs interlocuteurs humains par des machines. Nous restons des animaux sociaux !

Ainsi, le scénario le plus probable n’est pas une disparition massive des emplois du fait de l’intelligence artificielle, voire la fin du travail mais une modification de la structure de chaque emploi avec une proportion plus ou moins importante de tâche automatisable (de 0 à X% de l’emploi) et la nécessité pour les individus de recentrer ou de développer leurs tâches non automatisables à savoir celles nécessitant des compétences humaines (Soft skills, mad skills).
Comme le précise Weissman (2016) , ce sont des qualités telles que l’empathie, qui doivent du coup être musclées et qui préserveront l’emploi de nos enfants.
C’est bien un monde ambidextre qui se met en place notamment à la demande des collaborateurs eux-mêmes. En effet, comme l’indique Scrivens (2015) , les individus souhaitent occuper des emplois combinant « digital » (satisfaction des besoins intellectuels : le cerveau) et « social » (satisfaction des besoins émotionnels : le cœur).

Deming (2015) a confirmé ces résultats en mettant en avant que les emplois mono-compétences déclinent depuis 30 ans et que le phénomène risque de s’accélérer. Il prédit que les salariés qui seront préservés seront ceux qui seront capables de combiner les « social skills » et les « mathematical skills ». Bien entendu d’autres combinaisons sont tout à fait envisageables.

 


 

Schleicher (2016) fait une analyse comparable lorsqu’il insiste sur la nécessité pour les individus de disposer d’un portefeuille de compétences diversifiées autour de trois dimensions :
- Le socle : L’analyse systémique, le design thinking, les compétences digitales, informationnelles, et interculturelles ;
- La personnalité : empathie, résilience, curiosité, éthique, courage, leadership, inclusion ;
- Les qualités personnelles: créativité, esprit critique, innovation, collaboration, communication, résolution de problème, collecte de données

A l’énoncé de cette liste, on mesure le chemin à parcourir pour beaucoup d’entre nous, voire l’impossibilité à atteindre cet idéal-type. On mesure également l’immensité des enjeux pour le monde de l’éducation et de la formation.
C’est donc bien, au-delà de son investissement personnel dans son apprentissage permanent (individu acteur), la capacité à constituer des collectifs complémentaires et hétérogènes (trouver sa dream-team, intégrer une dream-team, intégrer un acteur complémentaire à une équipe…) qui sera demain la clé d’un parcours professionnel réussi dans le monde digital.

 

 


Michel Barabel

Responsable du M2 GRHM de l’IAE Gustave Eiffel et responsable des enseignements RH, Innovation et transformation digitale dans le Master OMRH de Sciences Po Paris

 

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Ecrit par Michel Barabel le 09/11/2016
Mots-clefs : robotisation, IA, technophile, technophobe
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