Ressources humaines

Comment les médias façonnent les stéréotypes

Par Pete Stone et Iulia Sala de Just Different, cabinet de recrutement.
Iulia Sala et Pete, Just Different.

 

 

 

Nous sommes ce que nous savons

Nous construisons nos modèles mentaux, nos comportements et, implicitement, nos identités, à partir de nos expériences, de ce que nous avons vécu, entendu et connu dans notre environnement dès le plus jeune âge. Le rôle des médias est essentiel pour nos constructions identitaires, en tant qu’individus, mais aussi en tant que membres de différents groupes sociaux, car ils façonnent notre compréhension de ce que nous sommes et du monde.

 

Le pouvoir des médias

Nous consommons de plus en plus d'informations en provenance de différents types de médias. Selon Médiamétrie, sur les quatre premiers mois de 2014, les français ont passé 3h45 par jour devant la télévision en moyenne[1] ; les vidéonautes ont atteint la barre de 35 millions en juillet 2014[2] ; les Français ont eu 44 contacts médias et multimédias par jour en 2013 (contre 38,6 en 2008)[3]. Les médias véhiculent une énorme quantité de messages, que ce soit des mots ou des images et nous sommes convaincus qu’ils nous offrent la clé fidèle de décryptage de ce qui se passe tant dans la rue à côté, qu’à des milliers de kilomètres de distance.

 

Ils ont donc le grand pouvoir de nous confiner dans des rôles et des représentations qu’ils nous transmettent de manière volontaire ou involontaire et ils influencent nos constructions identitaires. L’enquête de Just Different[4]l’a bien montré : en dépit du fait que la question sur le rôle des différents acteurs dans la déconstruction des stéréotypes liés aux femmes et aux hommes proposait comme variante de réponse seulement les parents, l’Education nationale et les entreprises, plus de 10% de l’échantillon ont spontanément mentionné les médias dans leurs commentaires : « Certains stéréotypes véhiculées par les média sont assez affligeants. Or, ils modélisent les représentations des personnes. » ; « Ce sont eux les grands pourvoyeurs de stéréotypes. Il faudrait faire faire des formations aux Directeurs et aux membres de comités de Direction des principaux médias ».

 

Les médias sont-ils neutres dans leur contenu ?

Les informations dans les médias ne sont jamais neutres, elles ne peuvent pas l’être. Avant de parvenir au grand public, elles passent par les filtres des journalistes et des rédacteurs, qui ont aussi leurs propres préjugés, positifs ou négatifs, car ils / elles aussi se sont construit-e-s tout au long de leurs vies à partir des stéréotypes véhiculés dans la société.

 

Nous utilisons tous des stéréotypes dans nos réflexions. Les stéréotypes, c’est plus rapide, ça prend moins d’efforts et c’est sûr : on ne risque pas de note discordante, de se faire pointer du doigt.

 

Les stéréotypes sont des « boîtes » dans lesquelles nous rangeons les informations venues de l’extérieur. Et c’est normal. Notre cerveau a besoin de catégoriser les objets, les événements et les personnes pour pouvoir gérer la quantité énorme d’informations à laquelle il est exposé. Des 10 Mbits d’informations que nous recevons par seconde, notre cerveau ne peut en traiter que 40 bits. Mais ces catégorisations qui nous sont très utiles sont aussi réductrices et elles nous amènent à juger les personnes ou les situations à travers les attributs, positifs ou négatifs, associés de manière générale aux « boîtes » dans lesquelles nous les avons rangées.

 

Dans le cas des journalistes et des rédacteurs, ce sont ces filtres personnels qui font qu’une information est choisie au détriment d’autres, et qui influencent la manière dont elle a été présentée (le ton du message, les mots utilisés et l’angle choisi par le journaliste, les personnes qui témoignent,..).

 

Dans le rapport « L’égalité professionnelle dans le journalisme »[5], plusieurs conseils sont donnés aux journalistes pour éviter les stéréotypes sur les femmes et les hommes : éviter de donner des descriptions physiques des femmes si ce n’est pas nécessaire pour le thème traité (se poser la question s’ils auraient fait une telle description s’il s’agissait d’un homme), essayer d’équilibrer le nombre d’experts ou de témoins femmes et hommes, s’assurer que les femmes sont présentées par leur nom et fonction, non pas comme « la femme de Monsieur x », ne pas présenter le métier d’une personne en précisant son sexe (« une femme docteur », par exemple, qui tend à montrer que ce métier n’est pas « habituel » pour une femme).

 

« Que tu es jolie ! Que tu es fort ! »

Les médias, mais aussi les publicités que l’on trouve dans les médias, continuent dans leur grande majorité à présenter les femmes dans des contextes liés aux tâches ménagères, au soin des enfants et des personnes âgées selon les stéréotypes « la femme au foyer et le père à l'usine » ou « les femmes aux fourneaux et les mères au foyer ». Lors d’interviews avec les femmes dirigeantes les questions qui leur sont posées continuent à être du genre « comment conciliez-vous vie professionnelle et vie familiale », tandis qu’aux hommes cette question n’est jamais posée. Ce n’est pas étonnant que les femmes hésitent toujours à se hisser aux plus hauts postes. Le rapport 2011 de la Commission sur l’image des femmes dans les médias parle même d’« images gluantes qui collent les aspirations des femmes ». Quand ce type de propos négatifs est fait par des leaders d'opinion, des personnes politiques ou des vedettes de l’industrie du cinéma et de la musique, les choses se compliquent encore.

 

Les médias véhiculent des clichés que nous reprenons et qui formatent notre propre vision de nous-mêmes, de nos rôles sociaux et de nos compétences, mais aussi la vision de ce que nous pensons que les autres pensent de nous.

 

Si l’on est une femme, on est sûre qu’on n’est pas faite pour les métiers techniques. L’absence dans les médias des rôles modèles femmes limitent inconsciemment les choix des jeunes femmes quant à leurs projections sur un métier. « Le principe du stéréotype enferme chaque individu dans un rôle : les femmes dans un stéréotype de féminité et les hommes dans celui d'une virilité fantasmée », remarque une répondante dans l’enquête Just Different[6].

 

Si l’on est un homme, les choses ne sont pas plus faciles. Changer les couches, ce n’est pas pour un homme ? Il faut éviter tout ce qui est féminin[7] ; nous l’avons vu dans la publicité où le bébé envoie un jet d’urine sur les murs quand le papa veut le changer. Les papas sont incapables de s’occuper des enfants. Une étude de l’ORSE a démontré que même dans les publicités qui présentent les hommes de manière positive dans leurs rôles de pères, certaines notes ironiques démontrent que les stéréotypes étaient toujours d’actualité[8]. En revanche, les hommes sont tous grands, forts, intelligents, pères (pour prouver l’authenticité de sa virilité), ayant la maîtrise de l’argent, la politique et l’économie, puissants, voire violents[9].

 

 

Les médias sont-ils vraiment à l’écoute de leur public ?

Oui, les médias sont obligés de répondre aux attentes de leurs publics, à ne pas trop les choquer avec des propos qui bousculent leur vision du monde, car sinon l’audience ou les tirages vont baisser. Mais sont-ils vraiment à l’écoute des demandes de leurs publics dont les mentalités évoluent ? Et même si certains segments de public sont toujours figés dans les modèles mentaux et les représentations qui ne valorisent pas assez certaines catégories sociales de la société, comme les femmes, par exemple, ne peut-on pas aller « en douceur » vers la création de nouvelles tendances ?

 

Autrement dit, inviter plus de femmes experts à témoigner et faire attention sur quels sujets elles témoignent (les femmes ne sont pas assez présentes quand il s’agit de sujets « durs », comme la politique, l’économie, la gouvernance[10]), réaliser plus d’entretiens avec des femmes qui ont une carrière professionnelle réussie, surtout dans des métiers historiquement masculins (artistes, dirigeantes, chefs d’orchestre, réalisatrices de films,…), éliminer les images et les propos sexistes,  sécuriser les parcours des femmes journalistes.

 

Plusieurs groupes français de médias se sont mobilisés en direction de l’amélioration de la place des femmes dans les médias[11], mais seulement une partie considère qu’une démarche de suivi en interne serait utile, dans le respect de la liberté éditoriale[12]. Ces médias ont entamé des démarches dans le sens de la mise en place des actions de sensibilisation vis-à-vis de cet engagement auprès des équipes (journalistes, rédacteurs, personnes chargées des choix des intervenants,…), de la nomination d’une personne en charge de la recherche des expertes, du comptage ponctuel ou exhaustif des experts (observatoires et baromètres de mesure du nombre d’expertes,…), des exigences auprès les producteurs d’émissions visant les profils des intervenants sur les plateaux,….

 

Les résultats ? Plus de femmes expertes, des reformulations des questions lors de micro-trottoirs, une féminisation des contenus éditoriaux, un changement des critères de choix des sujets,….

 

Nous avons tous un rôle à jouer

La démarche d’éliminer les stéréotypes sur les femmes et les hommes est un travail de longue haleine, dans lequel nous avons tous un rôle à jouer. Les rapports entre les sexes sont en train d’évoluer. Il est pourtant difficile de changer dans quelques dizaines d'années un modèle commencé il y a plus de 400.000 ans.

Mais restons optimistes. Nous vivons une période avec de nombreux changements, des fois presque imperceptibles, des fois faisant la une des journaux, qui agissent en tant que mécanismes d’autorégulation de notre société qui tend vers des rôles sociaux des femmes et des hommes nettement plus équilibrés.

 

 

[1] Source : 20 minutes, numéro du 22 mai 2014, citant Médiamétrie

[2] Médiamétrie, communiqué du 10 novembre 2014, www.mediametrie.fr

[3] CB News, 20 mars 2014, www.cbnws.fr, citant l’étude Media In Life de Médiamétrie

[4]Enquête en ligne de Just Different, « Les stéréotypes sur les filles et les garçons, sur les hommes et les femmes, influencent-ils les choix de carrière des jeunes ? », ayant comme public cible l’entourage professionnel et personnel de Just Different, 718 répondants, taux de réponse de 33%, réalisée du 7 au 16 mars 2014, pour plus de détails consultez www.justdifferent.eu

[5]« Gender Equality in Journalism », UNESCO, International Federation of Journalism, 2009

[6] Enquête en ligne de Just Different, « Les stéréotypes sur les filles et les garçons, sur les hommes et les femmes, influencent-ils les choix de carrière des jeunes ? »

[7]Engaging Men in Gender Initiatives: What Change Agents Need to Know, Catalyst, 2009

[8]Les pères dans la publicité. Une analyse des stéréotypes à l'œuvre, Observatoire de la Responsabilité Sociétale des Entreprises, 2010

[9]Rapport 2011 de la Commission sur l’image des femmes dans les médias, Michèle Reiser, Brigitte Grésy

[10] The 2010 Global Media Monitoring Project

[11]Signature, le 13 octobre 2010, d’un acte d’engagement pour une démarche d’autorégulation visant à améliorer la place des femmes dans les médias, par les représentants des médias, la Commission sur l’image des femmes dans les médias et la ministre chargée de l’égalité́, Mme Nadine Morano, secrétaire d’Etat chargée de la famille et de la solidarité́

[12]Rapport 2011 de la Commission sur l’image des femmes dans les médias, Michèle Reiser, Brigitte Grésy

Ecrit par Pete Stone et Iulia Sala le 07/10/2014
Mots-clefs : stéréotypes homme-femme, mixité entreprise, diversité entreprise
Métiers associés : Dir /Resp Diversité/Égalité/Handicap
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